Les BRICS renforcent mollement leur résilience

Le 10 septembre, plusieurs stations de pompage du Petroline ont été visées dans les régions de Riyad et de Médine. Les projectiles venaient d’Irak, au nord. Le lendemain, le ministère saoudien de l’Énergie arrêtait le pipeline à titre préventif. Depuis le quasi-blocage du détroit d’Ormuz lié à la guerre États-Unis–Iran, cette artère était devenue la principale soupape d’export du royaume et des puissances du Golfe.

La fermeture intervient alors que les Houthis, soutenus par l’Iran, multiplient les frappes sur les infrastructures saoudiennes. Ils tiennent Mokha, Dhubab et désormais l’île de Périm, à la bouche de Bab el-Mandeb : le golfe d’Aden n’est plus un couloir de commerce acceptable. Le brut saoudien se retrouve donc coincé entre un Ormuz verrouillé à l’est et une mer Rouge contestée à l’ouest. Reste l’oléoduc émirati vers Fujairah, dernier contournement debout, et nettement plus étroit.

Au même moment, l’Ukraine poursuit sa campagne de drones de longue portée contre le raffinage russe. Le 6 septembre, la raffinerie Rosneft de Riazan a de nouveau été touchée, au point que des sources industrielles ont annoncé l’arrêt d’unités primaires pour plusieurs semaines. Le 9 septembre, des drones ont atteint des usines de condensats gaziers à Novy Ourengoï et Purovsky, à près de 3 000 kilomètres, tandis qu’un terminal de fioul brûlait à Novorossiisk.

L’asymétrie est brutale : quelques dizaines de milliers d’euros de drones contre des installations bien plus coûteuses. De moins en moins d’endroits sont sûrs, ce qui se traduit au reste de la planète en prime d’assurance sur le prix du baril.

Au passage, ces cibles ont des points communs : Aramco, Rosneft, PDVSA sont des monopoles d’État ou parapublics, des infrastructures uniques, gigantesques, centralisées et parfaitement immobiles. Un siècle de planification énergétique a produit des points de passage obligés dont la liste tient sur une serviette de table et qu’une poignée d’attaquants motivés peut fermer pour plusieurs semaines. A contrario, le schiste américain est composé de milliers d’opérateurs privés, à cycles d’investissement courts, sur des puits dispersés.

Pour l’Asie et l’Europe, qui importent massivement du brut du Golfe et des produits raffinés russes décotés, le double choc est violent : les lignes d’approvisionnement classiques sont devenues des zones de conflit. Les otages les plus coincés sont le Japon, la Corée et l’Inde, dont tout arrive par la mer et par des goulets tenus par d’autres.

Les États-Unis, eux, jouent une autre partie. Le pétrole albertain, premier export canadien vers les raffineries du Midwest et de la côte du Golfe, échappe pour l’essentiel aux droits de douane que Trump brandit contre Ottawa. La guerre commerciale se traduit par une interdiction de certains alcools à partir du 29 septembre, ce qui fait beaucoup de bruit dans les journaux pendant que le brut des sables bitumineux qui continue de couler sans taxe n’en fait aucun. Les raffineurs américains l’avaient exigé, Washington a compris. L’Ontario et le Québec paient cher, l’Alberta, quatrième réserve prouvée mondiale, pas du tout.

Vendredi 11 septembre, le Brent s’est réglé à 104,61 dollars le baril et le WTI à 100,05 dollars. L’écart de 4,56 dollars correspond à peu près au prix du fret transatlantique. Mais surtout, l’avantage américain réside dans le fait que le baril américain ne traverse aucun détroit tenu par un belligérant : l’acheteur asiatique compare désormais un WTI plus le fret à un Brent plus le risque Ormuz.

Reste le Venezuela, première réserve prouvée de la planète, où les Américains avancent leurs pions : concession de cent ans sur 17 champs, participation américaine dans North American Blue Energy Partners et Chevron qui annonce plus de 7 milliards de dollars pour doubler sa production à 600 000 barils par jour. Certes, l’extra-lourd de l’Orénoque réclame du diluant, du capital et une décennie de travail mais les perspectives semblent meilleures que celle de l’Europe.

Le continent se différencie donc nettement du reste du monde, et l’on voit s’y déployer la dernière mouture de la doctrine Monroe : là où prévalait le « format OTAN », englobant Amérique du Nord et Europe, la présidence Trump recentre sur le contrôle des deux Amériques, du Groenland au canal de Panama. Le chaos qui règne ailleurs empêche très commodément l’avènement de rivaux.

L’Europe, elle, aborde ce marché avec ses « atouts » habituels : des réacteurs fermés par choix politique, une exploration interdite par principe et une facture énergétique dont la part fiscale demeure la seule variable que nos gouvernements maîtrisent réellement et refusent de diminuer. Un Brent à trois chiffres n’y sera donc pas une surprise.

Et pendant que les stations de pompage brûlaient, onze chefs d’État se retrouvaient à New Delhi pour le 18e sommet des BRICS+, les 12 et 13 septembre, sous un thème choisi de longue date : « Building for Resilience ».

En mai, à New Delhi déjà, les ministres des Affaires étrangères n’avaient pas réussi à produire de déclaration commune : l’Iran voulait une condamnation explicite des frappes américaines et israéliennes. Les Émirats, entrés depuis peu dans les BRICS+ et eux-mêmes visés par les missiles iraniens, l’ont bloquée. Quatre mois plus tard, le verrou a sauté et la déclaration de New Delhi a été adoptée à l’unanimité dès le premier jour, sans objection des membres. Pour un texte de 140 paragraphes, on pourrait croire à un exploit.

En pratique, le paragraphe 64 souligne la nécessité d’assurer « des flux d’énergie ininterrompus en provenance de sources diversifiées » ainsi que « la résilience et la protection des infrastructures énergétiques critiques », le 28 appelle à « une retenue maximale » … sans jamais préciser qui devrait se retenir. Quant au 24, il évoque « les conflits dans de nombreuses parties du monde » : la guerre russo-ukrainienne n’apparaît pas une seule fois dans le document, ce qui relève de la haute performance rédactionnelle pour un texte cosigné par la Russie et publié six jours après l’arrêt de Riazan. C’est superbement vague. Et concrètement, il est sorti de ce sommet un « BRICS Insurance Resilience Centre », encore au stade du concept et de la « plateforme volontaire », un réseau d’incubateurs, un groupe de travail sur la médecine traditionnelle et un hub de mobilité urbaine.

Bref, face à des drones capables d’arrêter une raffinerie à 3 000 kilomètres, la réponse du bloc est donc un portail de connaissances. C’est gentiment ridicule.

Le reste tient dans les couloirs. L’Inde achète du pétrole et rappelle poliment à Pezeshkian qu’il faudrait tout de même protéger la liberté de navigation et les marins. Pezeshkian, venu chercher une solidarité que le texte ne lui accorde pas, est allé la négocier en tête-à-tête avec le prince héritier d’Abou Dhabi. Xi, lui, a signé samedi un paragraphe 21 condamnant « la montée des mesures tarifaires unilatérales » avant d’aller voir Trump à Washington le 24 pour y négocier une trêve commerciale. Il hérite au passage de la présidence 2027 : la mise en œuvre lui appartient, ce qui est une façon élégante de la remettre à plus tard.

Un adversaire cohérent, on le contient comme on peut. Un adversaire capable de signer ce genre de bouillon clairet, on le laisse s’empêtrer. Washington, lui, frappe, sanctionne, vend de la sécurité et pompe un brut qui ne traverse ni Ormuz ni Bab el-Mandeb.