L’euro numérique est une laisse courte qu’ils vont vous facturer

Il y a quelques jours, la commission ECON du Parlement européen a voté la création d’une monnaie que personne ne réclame, pour résoudre un problème déjà résolu, au prix de 18 milliards que les banques ne veulent pas payer. Ah, il n’y a pas à tortiller, l’Europe de 2026, c’est quelque chose ! Grâce au génie de la bureacratie bruxelloise, on vous présente une nouvelle laisse comme un collier de luxe.

L’euro numérique sera ce joli collier, écoconscient et biosourcé numérique, souverain, et programmable !

Bon, ce n’est pas nouveau : la Banque centrale européenne et la Commission européenne, dont les penchants tendrement démocratiques ne sont plus à démontrer, poussent à fond l’instauration d’une monnaie numérique de banque centrale depuis plusieurs années.

On s’en souvient, la Commission avait déposé sa proposition en juin 2023. Le Conseil de l’Union a arrêté sa position commune fin 2025, et le 23 juin 2026 la commission des affaires économiques et monétaires a adopté le rapport par 43 voix contre 14 et une abstention, en ordonnant l’ouverture immédiate des négociations en trilogue (le consternant détail du vote est ici). Suivront un passage en séance plénière début juillet, puis un accord final espéré avant la fin de l’année, une phase pilote en 2027 et une émission grand public visée pour 2029.

L’étau se resserre : en effet, le risque que cette chose soit définitivement adoptée est élevé.

Une majorité de plus de trois quarts en commission ne préfigure jamais un rejet, le mandat de trilogue immédiat prouve qu’on accélère plutôt qu’on ne tergiverse, et l’arc des soutiens va du PPE jusqu’à la gauche radicale, Christine Lagarde mettant publiquement la pression sur les députés depuis des mois. L’opposition existe, mais elle reste groupusculaire.

Le train vers cet euro numérique est donc lancé, et il semble à peu près le seul de ce continent à être à l’heure.

Le problème, c’est que cette monnaie n’est qu’un amas de problèmes.

Commençons par le coût de sa mise en place : l’étude d’impact de la BCE se veut rassurante puisqu’elle estime entre 4,5 et 8 milliards d’euros pour le secteur bancaire (selon ce décompte). Les banques, elles, parlent de 18 milliards.

Un coût estimé du simple au triple, c’est… déroutant. Il s’agirait de n’importe quel autre produit, on serait déjà en droit de tiquer.

Mais à cette facture, il faut ajouter le risque de fuite des dépôts, et là encore c’est la propre simulation de la BCE qui évoque jusqu’à 699 milliards d’euros susceptibles de quitter les banques. Cette fuite de capitaux sera d’ailleurs limitée puisqu’un plafond de détention (de 3000 euros) est introduit arbitrairement lors du déploiement de cet euro numérique.

En somme, tout se déroule comme si l’État créait un produit , fixait lui-même un plafond pour l’empêcher de faire couler les banques, faisait financer l’opération par ces mêmes banques, et refilait l’addition finale au client, dans la décontraction. Si les citoyens étaient correctement informés de ce que leurs banques leur font, ils auraient déjà pris la rue.

Mais le plus agaçant est ailleurs et il suffit de regarder autour de soi pour le constater : on sait déjà parfaitement payer en numérique.

Depuis mars 2024, le virement instantané en moins de dix secondes, 24 heures sur 24 et au tarif d’un virement ordinaire, est tout simplement obligatoire. Et Wero, le portefeuille paneuropéen porté par les grandes banques du continent, tourne déjà : 50 millions d’opérations entre particuliers, déploiement en commerce physique prévu pour 2027, ambition de 130 millions d’utilisateurs.

L’outil souverain, indépendant des géants américains, existe donc, fonctionne, et se déploie, financé par le privé. Un eurodéputé du camp adverse l’a même candidement reconnu : l’euro numérique pourrait être obsolète au moment précis de son lancement.

On fabrique à grands frais un doublon dont le promoteur lui-même pressent qu’il naîtra périmé.

Mais surtout, cet euro numérique, c’est la porte grande ouverte à des dérives liberticides catastrophiques…

Bien sûr, la députaillerie nous balance des garanties, brandies comme autant d’amulettes : on nous promet une monnaie « non programmable » (i.e. on ne pourra pas restreindre l’usage de la monnaie à certaines utilisations, sur une certaine période…), une confidentialité de bon aloi, et un simple complément aux espèces qui ne disparaîtront pas.

À bien y regarder, tout ça, c’est du flan.

D’abord, une promesse inscrite dans un règlement reste révisable par un autre règlement. La « non-programmabilité » figure dans le texte d’aujourd’hui certes, mais rien n’empêche un règlement délégué de demain d’y revenir discrètement.

Ensuite, l’infrastructure, elle, n’exclut nullement la programmabilité : la capacité technique est posée, seule la parole politique la retient.

Enfin, l’anonymat tant vanté ne vaut que pour le mode hors ligne et les petits montants. En ligne, les prestataires identifient tout le monde, l’anonymat total étant explicitement exclu du texte. La CNIL, son homologue allemande et le Comité européen de la protection des données ont d’ailleurs tiré eux-mêmes la sonnette d’alarme, ce qui tend à montrer qu’on n’est plus dans le délire complotiste mais dans la dérive évidente.

D’ailleurs, l’exemple existe déjà, et il n’a rien d’hypothétique. La Chine a conçu son yuan numérique avec une programmabilité forte, puis a conditionné l’usage de certaines sommes émises : subventions de relance ciblées sur les produits domestiques en 2022, allocations municipales restreintes à certains commerçants en 2023.

Cette dystopie n’a rien d’une crainte paranoïaque puisqu’elle est en place actuellement et documente précisément vers quoi on se dirige.

Concrètement, une fois l’outil installé, le menu des fonctionnalités futures s’écrit pour ainsi dire tout seul : une monnaie fondante assortie d’une date d’expiration (pour forcer à consommer avant de tout perdr, un blocage de transactions selon un quota carbone individuel, un score de santé ou la simple nature des achats jugés indésirables (viande ou carburant par exemple), ou encore le fléchage autoritaire des aides sociales vers les seuls biens autorisés.

Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le gel du portefeuille d’un citoyen au gré de ses opinions ou de son militantisme, rien de tout cela n’est autorisé aujourd’hui (même si on sent régulièrement poindre l’envie chez certaines banques), mais devient simplement possible demain, d’une signature.

Oui, c’est la mise en place d’une solution que personne n’a réclamée, pour résoudre un problème intégralement créé de toutes pièces, et dont l’aboutissement logique sera un panoptique financé par ses propres prisonniers.

Car c’est bien nous qui paierons l’édifice, par nos banques d’abord, par nos impôts ensuite, avant d’en devenir les pensionnaires surveillés. Rappelez-vous qu’on ne bâtit pas l’appareil du contrôle total en jurant de ne jamais s’en servir. Normalement, on s’abstient de le bâtir.

Les députés préfèrent l’ériger, nous le facturer, puis nous demander de leur faire confiance.

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