Et voilà un ministre de l’Éducation nationale qui, un jeudi soir, sort de sa manche une bonne nouvelle : 3 000 professeurs remplaçants vont être déployés « dans les heures et les jours qui viennent » dans les lycées les plus mal en point, zip zoup comme ça, avec la mine réjouie du comptable qui retrouve un peu froissé, au fond d’un classeur, un chèque oublié.
Eh oui, c’est ainsi que ça se passe dans le ministère le plus dodu de la République : on s’aperçoit, après des semaines de bordel intense, qu’il disposait de 3 000 professeurs remplaçants « sans affectation », pendant que des classes entières attendaient un enseignant qui ne venait pas. LCP en compte même 3 024, prêts à partir dès vendredi, à destination de 114 lycées classés « rouges » et de 400 autres « oranges », avec un délai d’arrivée annoncé « entre demain et mardi ».
Compétence, efficacité, organisation sont décidément les mamelles auxquelles tette vigoureusement ce ministère qui a mis 6 semaines à localiser ses troupes et 4 jours à les envoyer au front.
Une telle performance ne s’obtient pas par hasard mais bien « Grâce à un logiciel que j’ai demandé il y a un an » comme l’explique le frétillant ministre. Là encore, notons qu’il n’a fallu qu’un an pour produire la technologie de pointe correspondante : eh oui mes braves contribuables, le premier employeur du pays (1,5 millions d’agents) n’était jusqu’alors pas fichu de mettre en regard, sur un écran, les classes sans prof et les profs sans classe.
Formidable bureaucratie tendue comme un seul homme pour obtenir un résultat que toutes les entreprises du privé sont obligé de mettre en place dès que leur taille le leur impose naturellement, faute de se faire massacrer par la concurrence et des coûts incontrôlés. De son côté, le ministère patine des années durant et finit par découvrir du personnel uniquement quand les lycéens bloquent les portes…
Eh oui : personne n’avait de tableau de bord.
Dans le privé, une réserve (intérimaires, volants, personnel en astreinte) est chiffrée, suivie, inscrite dans un compte de résultat ; le responsable qui ne sait pas où elle est se fait rapidement remercier ou la boîte coule. Ici, aucune sanction, aucun « signal-prix », personne ne répond de rien, et rarement avec le sourire.
Et alors qu’on entend dans les bouches des uns et des autres l’assurance qu’il y a pénurie de professeurs, laisser 3 000 personnes hors des classes est carrément consternant. Et si l’on rétorque que ces remplaçants ne sont pas fongibles (matière, zone géographique, statut), alors l’objection confirme l’accusation : un employeur qui ne sait pas affecter 3 000 salariés à 514 sites est un employeur qui ne pilote rien.
En réalité, tout ceci n’est pas nouveau.
En 2017 déjà et comme le rappelle une question sénatoriale, la Cour des comptes constatait, effarée, que seuls 5 à 20 % des absences de moins de quinze jours étaient remplacées, pour 17 jours d’absence par enseignant et par an. Neuf ans plus tard, le ministre « découvre » à la télévision ce que la rue Cambon écrivait noir sur blanc.
Rassurez-vous : il avait demandé un logiciel, hein.
Qui accouche d’un code couleur, qui plus est : 114 lycées « rouges », 400 « oranges », la distribution de gommettes bat son plein !
L’État note ici ses propres carences avec un système de vigilance façon Météo-France. On attend avec impatience le bulletin du soir : « vigilance rouge à la sécheresse pédagogique sur l’Île-de-France, risque d’incendie de ras-le-bol en fin de journée », avec la différence météo notable que personne n’a jamais accusé les nuages d’avoir été payés pendant qu’ils ne pleuvaient pas.
La République ne saurait s’arrêter à ces prouesses : après un logiciel affiné 12 mois en cave ministérielle, le ministre propose bien sûr aux proviseurs un « pacte enseignant » (des centaines de milliers d’heures supplémentaires pour des professeurs volontaires, afin d’assurer des remplacements de courte durée) et autorise aussi les recteurs à recruter au-delà des plafonds « quelques centaines » de professeurs de plus. Il manque une poignée de flyers, une cellule psychologique et l’inévitable numéro vert, mais on s’approche véritablement du nirvana républicain avec charte et décorum inclus.
Ce qui surnage de cette soupe institutionnelle et bureaucratique n’est guère comestible : des remplaçants sans affectation dont le traitement tombe chaque mois ; des heures supplémentaires pour boucher des trous voisins ; des recrutements en sus… Au final, ce sont donc trois « guichets » pour un même problème, aucun ne parlant aux deux autres. L’impression d’improvisation et de gesticulation, toujours présente lorsqu’on parle de bureaucratie française, semble ici atteindre des sommets.
Si un directeur de PME payait ainsi trois fois pour la même chose, son comptable appellerait avant la fin de la semaine. Mais heureusement, ici, c’est le contribuable qui régale. On peut donc se relaxer.
Du reste, si l’on retrouve 3 000 salariés en pleine crise, combien d’autres dorment ailleurs, dans les rectorats, l’administration centrale, les agences, les opérateurs, les cabinets, les mille et un comités dont l’utilité n’a jamais été mesurée ? La question restera sans réponse : ce qu’on ne mesure pas, on ne le retrouve que par accident, et encore.
D’ailleurs, ce sont bien des lycéens, et non un contrôleur de gestion, qui ont fait sauter le couvercle. Ils jugent les annonces insuffisantes et promettent de continuer. Pour la démarche de fond, on ne pourrait leur donner tort : puisque l’adipeuse institution ne semble s’ébrouer mollement que lorsqu’elle est prise à partie, il semble nécessaire de continuer.
Parions néanmoins que ces blocus (et les exactions lamentables que permet le laxisme consternant des autorités) ne suffiront pas à réformer durablement cette bureaucratie obèse : les lycéens réclament plus de moyens, c’est-à-dire plus d’État pour réparer l’État. Les remèdes connus (subsidiarité, autonomie des établissements, chèque éducation, école à la maison, …) sont devenus depuis un moment de véritables tabous républicains.
On bloquera donc des lycées, on obtiendra des crédits, et le mastodonte restera intact. PISA continuera de chuter.




Ils n’étaient pas égarés mais simplement, pas à leurs places…