Joie du réchauffement climatique (un peu) et de El Niño (beaucoup) : tout indique que, cette année, avec le Pacifique qui chauffe comme rarement, le début d’hiver pourrait être doux et humide sur le Vieux Continent.
Voilà une (très rare) bonne nouvelle pour les chancelleries européennes… qui devront cependant se garder de tout optimisme béat, les prévisions météo n’excluant cependant pas un retour du froid en janvier et février, c’est-à-dire exactement au moment où les réserves de gaz sont au plus bas.
Et cette année, ils partent de bas : au 25 septembre, les stocks européens de gaz ne sont qu’à 70 % environ, une quinzaine de points sous la moyenne des cinq dernières années et ce alors que son prix sur le marché a plus que doublé en un an.
On se rappelle qu’en 2022, dans la panique, Bruxelles avait imposé 90 % de remplissage au 1er novembre, taux qu’il a fallu « assouplir » cette année avec une tolérance de dix points quand les conditions de marché sont « défavorables ». Mais voilà : la nouvelle cible de 80 % n’est même pas certaine d’être atteinte.
Rassurons-nous : la Grosse Commission a fait ce que les ministères français pratiquent avec brio depuis des lustres à chaque objectif raté, c’est-à-dire l’abaisser et a donc conclu début septembre à l’absence de « risque immédiat » pour l’approvisionnement.
Bon, soit, mais pour remplir les cuves, il faut des hydrocarbures que le Golfe ne semble pas pouvoir fournir : Aramco a prévenu les Européens qu’ils ne recevraient pas de brut sous contrat en octobre et QatarEnergy a prolongé jusqu’en novembre sa force majeure sur le GNL. Et malheureusement, l’Union qui importe 80 % de son gaz et 95 % de son pétrole n’a guère de géographie de rechange.
En pratique, il ne reste donc que deux fournisseurs de dernier recours : un à l’Ouest, l’autre à l’Est et aucun des deux enclin à faire des cadeaux.
Washington avait pourtant prévenu en novembre dernier avec la publication de la Stratégie de Sécurité Nationale : les États-Unis se recentre sur leur hémisphère occidental, ajoutent un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, et l’Europe est priée de retrouver sa « confiance civilisationnelle ». Cette stratégie pousse à une cessation rapide des hostilités en Ukraine et veut une « stabilité stratégique » avec Moscou.
Ceux qui n’y ont vu qu’une gesticulation de plus en seront pour leur frais : dix mois plus tard, son application se fait pièce par pièce.
Et d’ailleurs, mardi, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, Trump a signé avec Copenhague et Nuuk l’accord sur le Groenland, qui est très loin d’un simple rafraîchissement de l’accord de 1951 comme l’habituel commentariat de grand chemin tente de le faire croire.
Ainsi, les États-Unis s’assurent à présent une présence militaire permanente dont même un Groenland indépendant hériterait (article XI), qu’il le veuille ou non, d’un droit de veto sur toute présence militaire non membre de l’OTAN sur le territoire polaire, ainsi que sur l’identité des acteurs autorisés à investir dans ses infrastructures et ressources stratégiques (en dehors de l’OTAN et de l’UE). Le Danemark a renoncé à son droit de regard sur le principe même de la création de nouvelles bases américaines, ne conservant que le droit de discuter des « détails de mise en œuvre » et ne peuvent plus fixer les règles régissant les déplacements des forces armées américaines sur l’île. En somme, même si à Copenhague, on prétend avoir conservé la souveraineté avec un air crispé, c’est surtout une souveraineté de brochure.
Le même jour, Trump signait la loi HR5334, qui l’autorise à frapper de droits de douane jusqu’à 100 % l’ensemble des produits des cinq plus gros acheteurs d’hydrocarbures russes. D’après les estimations qui circulent au Congrès, ce classement comprend la France, la Belgique et la Hongrie. Certes, le président peut accorder des dérogations… Ou pas.
Parallèlement, la revue de la présence militaire américaine en Europe envisage de retirer de 25.000 à 40.000 hommes tout en promettant une base permanente à la Pologne. Comme prévu, le transfert de charge est en cours, méthodique.
Enfin, pour ceux qui comptaient sur le gaz et le gazole américains pour passer l’hiver, rappelons que, face à Zelensky, Trump s’est dit favorable à une interdiction des exportations de diesel américain tout en demandant à Kiev de cesser de frapper les infrastructures énergétiques russes. Eh oui, le fournisseur de dernier recours n’est donc pas certain de fournir, et il préférerait que les raffineries russes tournent.
Pour pousser les Européens vers la table de négociation, difficile d’être plus clair.
En face, Moscou n’a guère tenu compte de la volonté de ceux qui promettaient d’asphyxier son économie en quelques trimestres et plutôt qu’isoler la Russie, les sanctions ont surtout déplacé les raffineries vers l’Inde qui a absorbé 36 % du brut russe exporté depuis fin 2022. Ses exportations pétrolières vers l’Union sont passées de 8,7 à 19,2 milliards de dollars en deux ans : le diesel « indien » arrivant à Rotterdam a les parfums de l’Oural. Et côté gaz, l’Union reste le premier client du GNL russe dont elle absorbe près de la moitié des exportations. La France se classe deuxième importatrice européenne d’énergie russe, derrière la Hongrie et son gazoduc.
Bref, Moscou produit, l’Europe consomme.
Le levier russe fonctionne jusqu’à l’intérieur de l’Union : l’oléoduc Droujba fait de Budapest et de Bratislava des verrous permanents, et la démonstration a eu lieu cette semaine : les sanctions européennes ont été renouvelées cinq minutes après minuit, au prix de la radiation des oligarques Alicher Ousmanov et Mikhaïl Fridman de la liste des personnes sanctionnées contre la Russie. Selon plusieurs diplomates, la France elle-même a poussé pour la sortie d’Ousmanov afin d’obtenir la libération de Français détenus en Azerbaïdjan.
Cynique, la Macronie entend piloter la « coalition des volontaires » mais échange des levées de sanctions contre des prisonniers. On n’ose imaginer ce qu’elle concéderait en cas d’hiver trop frisquet.
Le calendrier se resserre : à partir de la mi-octobre, tout nouvel achat de brut russe expose les gros clients de Moscou à l’ire américaine. Si New Delhi coupe pour sauver son accès au marché américain, l’Europe perd une bonne partie de son diesel « indien », l’hiver même où l’Arabie saoudite la prive de brut. Si New Delhi tient bon, chaque cargaison indienne devient un risque bancaire. Dans les deux cas, les prix montent et le vendeur de dernier recours s’appelle Washington qui aura beau jeu d’expliquer qu’un gazole abordable s’accommode mal d’une guerre prolongée à l’Est.
Ainsi, en quatre ans, les dirigeants européens ont offert à un adversaire les leviers qu’ils croyaient lui confisquer, fait d’un protecteur un créancier, et de leur politique énergétique un bulletin météo : si El Niño tient ses promesses jusqu’en mars, Bruxelles parlera de « résilience ».
Et sinon, on négociera l’Ukraine en doudoune avec Washington d’un côté et Moscou de l’autre.




Moins annuellement, mon foyer consomme de gaz, plus nous payons des factures élevées !…