Ce « pouvoir d’achat qu’on vous rend » avec votre propre argent

Pour Emmanuelle Wargon, à la tête de la Commission de régulation de l’énergie, pas de doute : « plus on installe d’énergies renouvelables, plus on rend du pouvoir d’achat aux consommateurs. »

Le 9 septembre dernier, c’est en tout cas le message qu’elle a tenté de faire passer, avec tout le culot dont sont capables les cuistres et les malfaisants, lors de la présentation d’un tout premier rapport sur l’économie du système électrique français hexagonal calibré pour les gros titres, à neuf mois de la présidentielle, dans un pays où la facture d’électricité est devenue un sujet d’angoisse domestique.

Malheureusement, l’arithmétique la plus élémentaire balaye les affirmations osées de la présidente.

Le fait est que la France dispose d’un parc nucléaire largement amorti, payé par les Français sur des décennies, qui produit une électricité abondante, pilotable et décarbonée, à tel point que d’après les propres tableaux de la CRE, son coût complet s’est établi à 57,6 €/MWh en 2025, contre 152,7 €/MWh pour le mix éolien-solaire. Avec 15 % de la production, ce dernier représente 30 % des coûts complets de production du pays.

Cependant, le ménage français (au tarif aussi réglementé que salé) paye son kilowattheure autour de 19 centimes, soit environ 194 €/MWh, dont près d’un tiers de taxes. Certes, l’acheminement et le réseau de distribution coûtent mais même en étant généreux, l’écart exposé laisse songeur : on a l’impression de payer des électrons plaqués or.

Dans un marché raisonnablement libre, l’actuel parc nucléaire profiterait à ceux qui l’ont financé. Mais en France, ce n’est pas, même de loin, même sur un malentendu, un marché libre : c’est une planification déguisée, où EDF s’est vu contraint de céder son nucléaire à 42 €/MWh à des « concurrents » qui ne produisaient rien, où on a garanti aux éoliennes et aux panneaux un tarif d’achat ou un complément de rémunération, où on a indexé le prix de gros sur la centrale à gaz marginale européenne, et empilé les taxes par-dessus.

En pratique, c’est bien l’absence de marché qui finit par coûter un pognon de dingue.

D’ailleurs, lu attentivement, le rapport de la CRE raconte tout autre chose que sa présidente : comme le relève PNC-France, le modèle du régulateur attribue certes une baisse de 20 €/MWh des prix de marché aux renouvelables installés depuis 2020… mais une baisse de 32 €/MWh au retour du nucléaire après ses déboires de 2022. Sans ce retour, le prix de base aurait grimpé à près de 93 €/MWh. La CRE a donc bien identifié le principal artisan de la baisse des prix et l’a vite caché dans une figure en page 49 pendant qu’elle faisait la promotion de son concurrent subventionné.

Quant au pouvoir d’achat « rendu », il faut savoir d’où il vient.

La plupart des projets renouvelables ne sont pas rentables, l’État comblant la différence (6,2 milliards en 2025), payé essentiellement via des accise, c’est-à-dire la facture d’électricité du consommateur, le reste venant du budget de l’État, c’est-à-dire le contribuable.

Joli tableau où le consommateur paie la subvention via sa facture, le contribuable complète via ses impôts, et l’actionnaire public d’EDF encaisse la baisse de revenus d’un électricien nationalisé. Derrière chacun de ces acteurs c’est le même citoyen français qui voit son pouvoir d’achat se faire tabasser, nonobstant les hallucinations péremptoires d’Emmanuelle Wargon.

Le pire étant que ce système tourne doucement à la farce en exploitation : au premier semestre 2026, la France a connu 407 heures de prix négatifs, contre 147 sur toute l’année 2023, avec un record à -498,65 €/MWh le 1er mai : ce jour-là, produire coûtait de l’argent.

Heureusement, l’État agit (youpi !) : un arrêté de juillet étend l’arrêt obligatoire des parcs solaires et éoliens lors de ces épisodes… moyennant une compensation financière (gasp !). On paie donc pour produire, puis on paie pour ne pas produire.

Pendant ce temps, le nucléaire a dû moduler 33 TWh en 2025 pour faire de la place aux intermittents, au prix d’une usure que personne ne se presse de chiffrer, et on attend avec gourmandise les performances du solaire lors des pointes d’hiver : le 14 janvier 2025 à 9 heures, il fournissait 0,05 % de la production.

Quant à la stabilité du réseau, l’Espagne a récemment fourni un cas d’école et la conclusion, même cotonneusement enveloppée de précautions politiquement correcte, est sans appel : la multiplication des installations renouvelables fragilise énormément les réseaux électriques qui n’ont absolument pas été prévus pour leur intermittence. S’y ajoute l’indispensable considération géopolitique avec le constat de près de neuf panneaux sur dix posés en France venant essentiellement de Chine n’empêchant pourtant nullement les subventions massives à une « filière française » atone.

Et le pompon, c’est que ce rapport, jugé initialement trop favorable au consommateur, a subi un copieux massage statistique et rédactionnel. En effet, lors de sa présentation, Wargon avait prévenu : « Il y aura des interprétations très politiques de ce document », ce qui, selon Les Échos, a poussé le gouvernement à le retoucher tant que possible, la politicaillerie actuellement au pouvoir jugeant qu’il prenait trop franchement le parti du consommateur contre EDF.

L’autorité « indépendante » s’est donc plié aux injonctions gouvernementales pour éviter que le nucléaire ne soit vu favorablement, et s’embourbe maintenant dans un marigot de démentis vaseux qui ne surprendra guère lorsqu’on se rappelle le parcours de la présidente : ancienne responsable des affaires publiques de Danone, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, puis ministre déléguée au Logement, elle fut nommée à la tête de la CRE en 2022 malgré l’opposition d’une majorité de parlementaires : 48 voix contre, 43 pour (et zut, il en fallait 55 pour bloquer).

L’indépendance dans ces conditions, c’est comme une éolienne, ça tourne toujours dans le sens du vent.

C’est tellement vrai que lorsque la CRE recommandait en juin de réduire les aides à l’éolien en mer, le gouvernement lançait un appel d’offres de 10 GW. Chacun n’écoute l’autre que lorsqu’il dit ce qu’il a envie d’entendre, et à la fin, quoi qu’il arrive, le consommateur paye l’addition : en fait, le « pouvoir d’achat qu’on vous rend », c’est une petite partie de celui qu’on vous a extorqué avant.

100€ rendu sur 10.000€ volés taxes prélèvements distribution