C’est bientôt la fin du mois de mars et arrive, en même temps que le printemps, l’indispensable… changement d’horaire. Dans la nuit du 28 au 29 mars, des millions d’Européens vont goûter à la joie modérée de perdre une heure de sommeil alors que 84 % d’entre eux avaient clairement exprimé leur désir de supprimer ce rituel débile.
Oui, débile, ce mot n’est pas trop fort et un peu d’histoire et de contexte permettent de s’en rendre compte.
Pour commencer, il sera indispensable de rappeler que la France n’est déjà pas sur le bon fuseau horaire : si, avant la seconde Guerre Mondiale, la France vivait à la même heure que Londres (logique quand on sait que le méridien de Greenwich traverse l’ouest de la France), en juin 1940, les Allemands débarquent et, avec le sens pratique qu’on leur connaît, s’empressent d’avancer les horloges d’une heure pour s’aligner sur Berlin. On n’occupe pas un pays en tolérant un décalage horaire avec la mère patrie.
Le problème, c’est que la ligne de démarcation crée alors deux Frances à deux heures différentes, ce qui pose d’insolubles problèmes à la SNCF : les trains arrivent systématiquement avec une heure de retard d’un côté ou de l’autre. C’est d’ailleurs la SNCF elle-même qui demande au gouvernement de Vichy de mettre tout le monde à l’heure de Berlin. Un décret du 16 février 1941 s’en charge.
À la Libération, un décret prévoit un retour à l’heure naturelle en deux étapes : d’abord revenir à UTC+1, puis à UTC+0, le fuseau français le plus logique. La première étape est réalisée mais la seconde sera annulée par un mystérieux décret pour des raisons que personne n’a jamais retrouvées.
La France vit à l’heure allemande depuis 1940. Personne n’a pensé à libérer les horloges.
Arrive 1973 et son choc pétrolier. Et comme actuellement où on arrive à justifier un brigandage des Français avec une essence à 2 €/litre, ce choc pétrolier permet de faire passer une mesure idiote : le 28 mars 1976, Giscard instaure le passage à l’heure d’été pour « réduire les besoins d’éclairage en soirée ». La mesure est présentée comme provisoire (comme l’impôt sur le revenu, lui aussi « provisoire » en 1914)…
Après 50 ans, quel est le bilan de cette « réduction du besoin d’éclairage » ?
D’après Selectra, qui a épluché les données de l’ADEME (dont on connaît les calculs à gros pinceaux), le gain net pour un foyer français est d’environ 3 euros par an. Soit le prix d’un café en terrasse à Paris. Sachons vivre. C’est pour ce luxe royal que 67 millions de Français se voient infliger deux fois par an un décalage de leur horloge biologique.
Car le problème est là : pendant que l’économie réalisée tiendrait dans l’épaisseur d’un ticket de caisse de bistrot parisien, les dégâts sur la santé, eux, sont bien réels. L’INSERM a dressé un inventaire qui ferait pâlir une notice de médicament : troubles du sommeil, accidents de la route (pic statistique dans les 48 heures), accidents du travail, dépressions. Mieux encore : les hôpitaux observent un pic d’infarctus du myocarde et d’AVC dans les 48 à 72 heures suivant le changement, provoqué par la combinaison d’une dette de sommeil et d’un pic de cortisol matinal. Un médicament qui provoquerait ces effets secondaires pour un bénéfice de 3 euros par an ne serait maintenu sur le marché qu’à condition que le laboratoire responsable arrose copieusement les bons politiciens…
En réalité, personne n’apprécie ces âneries et les économies n’existent pas, du tout. D’ailleurs, lorsqu’on demande au peuple, celui-ci se prononce très clairement… contre.
En 2018, la Commission européenne lance une consultation publique. Record absolu de participation : 4,6 millions de réponses et 84 % des répondants veulent la fin du changement d’heure. En France, l’Assemblée nationale organise sa propre consultation début 2019 : 2 103 999 réponses (record national) et plus de 80 % sont résolument pour la suppression de ce changement horaire. Le Parlement européen vote d’ailleurs dans la foulée : 410 voix pour, 192 contre ; ce n’est pas une petite majorité pour la fin du changement d’heure, prévue pour 2021.
Mais patatras : le dossier atterrit au Conseil de l’UE, c’est-à-dire entre les mains des gouvernements des États membres. La dernière réunion sur le sujet remonte au 2 décembre 2019. Six ans et demi de silence plus tard, rien n’avance.
Les 27 n’arrivent pas à se mettre d’accord sur l’heure qu’il faudrait garder.
Difficulté apparemment insurmontable : si la France choisit l’heure d’été et l’Espagne l’heure d’hiver, on crée un nouveau décalage. Trop insupportable sans doute. Alors chacun attend que l’autre décide… et personne ne décide. L’Union européenne est ici résumée en une phrase : 4,6 millions de citoyens consultés, un vote écrasant du Parlement, et sept ans plus tard, les pendules sont à l’arrêt.
Au passage, on notera l’ironie du calendrier : le changement d’heure a été instauré en 1976 à cause du choc pétrolier de 1973, soit il y a tout juste 50 ans. En ce printemps 2026, le ministre de l’Économie Roland Lescure prononce les mots « nouveau choc pétrolier » à la tribune de l’Assemblée nationale un mardi, avant de « regretter » le terme dès le mercredi matin. Et samedi soir, nous avancerons docilement nos montres à cause d’un choc pétrolier vieux d’un demi-siècle.
La mesure provisoire a survécu au problème qui l’a créée et elle survivra probablement au suivant. En France, le débile, surtout quand il est provisoire, ne meurt jamais : il s’institutionnalise.


