Quand l’intelligence est gratuite, il reste la paperasse

Vous aimez la guitare et vous aimez les effets sonores ? L’intelligence artificielle peut faire quelque chose pour vous.

C’est en tout cas ce qu’un utilisateur de Reddit a récemment expliqué dans un post relayé sur X dans lequel il explique avoir confié à une IA le firmware d’une pédale d’effets pour guitare, et récupéré en quelques heures les algorithmes de traitement du signal proprement extraits, émulés et convertis, transformant ainsi des années de recherche et développement propriétaire et un savoir-faire jalousement gardé par des fabricants qui en vivent en une courte après-midi de dialogue et une petite facture de tokens.

La conclusion n’est pas – bande de cancres – que même les pédales d’effets sont enfin à portée de l’intelligence artificielle, mais plutôt qu’il n’existe plus de « fossé défensif » (ou « moat » selon la terminologie introduite par Warren Buffett) puisque le seul véritable « fossé » était l’intelligence et qu’elle est maintenant négociable pour un prix en chute libre.

Du reste, quelques jours plus tôt, Nikita Bier (ancien chef produit du réseau social X) se demandait déjà ce que peut bien signifier la « propriété intellectuelle » quand l’intellect devient gratuit. Cette réflexion s’est d’ailleurs étendue le 22 octobre lorsque Marc Andreessen expliquait n’avoir jamais observé, de toute sa carrière, un tel écart entre ce que les équipes nées avec l’IA jugent possible et ce que les entreprises établies comprennent.

Petit-à-petit, un nouveau paradigme émerge de ces constats, disparates seulement en surface.

En effet, la propriété intellectuelle, les avantages techniques et les organigrammes à douze étages ont un point commun : ce sont des dispositifs de gestion d’une ressource rare, la cognition appliquée. Le brevet la protège par la loi, le fossé technique la protège par la complexité (ce qui a coûté dix ans à comprendre coûtera possiblement dix ans à copier) et la hiérarchie la répartit : des strates entières de cadres existent pour lire, résumer, arbitrer et retransmettre une information que d’autres n’ont pas le temps de traiter.

Or, si cette ressource devient subitement abondante, ces trois édifices ne s’effritent pas séparément : ils perdent ensemble leur raison d’être. Le coût d’une solution technique sophistiquée tend maintenant vers celui des tokens de l’intelligence artificielle, et le coût de ces derniers tendent vers celui de l’électricité nécessaires pour les produire (soit pas grand chose en réalité).

Youpi ! Après tout, une intelligence abondante, ce sont des produits moins chers, des concurrents plus nombreux, des rentes qui fondent. Pour le consommateur, c’est Noël tous les jours ouvrables.

Mmmmh presque.

Car lorsque la rareté naturelle disparaît, il ne reste qu’une seule rareté disponible : celle qu’on décrète.

La propriété intellectuelle n’a d’ailleurs jamais été autre chose puisqu’il s’agit d’un monopole temporaire accordé par l’État, une rareté artificielle. Tant que copier coûtait cher, cette fiction juridique n’était qu’un moyen (et pas le plus efficace) dans la protection réelle des entreprises. Mais elle risque de devenir la seule.

Bientôt, les seuls fossés défendables seront juridiques : licences, agréments, certifications, obligations de conformité, autrement dit, tout ce qu’un nouvel entrant ne peut pas reproduire avec un abonnement et un week-end.

L’Union européenne, toujours en avance d’une contrainte, a déjà creusé ces premiers fossés.

Son règlement sur l’intelligence artificielle déploie une « approche fondée sur les risques » destinée à promouvoir une « IA digne de confiance », ce qui se traduit concrètement par des montagnes d’évaluations de conformité, de documentation technique et de systèmes de gestion de la qualité. Un géant de la tech absorbe ces coûts sans broncher ; la startup de trois personnes, elle, y laisse sa trésorerie. Magnifique fossé réglementaire qui protège les gros au détriment des petits.

Et logiquement, face à l’effondrement de leurs avantages techniques, on peut s’attendre à ce que les entreprises établies n’aillent pas réclamer moins de réglementation, mais davantage, bien sûr au nom de la « sécurité », de « l’éthique », de la « souveraineté », de la « protection des créateurs » ou du climat tient pourquoi pas si cela permet de transformer une rente cognitive perdue en rente administrative garantie.

Avec les États mastodontes de l’Occident, le lobbying deviendra vraisemblablement le dernier métier où l’intelligence humaine conservera un avantage compétitif décisif…

Et partant, une société massivement tournée vers l’intelligence artificielle va, côté privé, mettre un terme aux structures conçues pour compenser la rareté cognitive.

L’analogie avec l’électrification est éclairante : les industriels qui ont remplacé leur machine à vapeur par un moteur électrique, en conservant les arbres de transmission et l’agencement de l’usine, n’ont presque rien gagné. Les gains sont venus des usines totalement redessinées, et des nouveaux venus qui les ont construites pendant que les anciens s’obstinaient. On peut donc s’attendre à un archipel de petites structures avec quelques personnes entourées d’agents IA, capables de faire ce qui exigeait hier une division entière.

Et côté public, certains tenteront la conclusion inverse : si l’intelligence est gratuite, pourquoi ne pas enfin planifier l’économie depuis un centre de calcul ?

Le Chili d’Allende avait déjà tenté l’aventure avec le projet Cybersyn, et nul doute que des technocrates enthousiastes proposeront bientôt la version 2027, avec davantage de GPU. Cependant, comme le notait Hayek, le problème intrinsèque de la planification ne provient pas d’une difficulté de calcul, mais sur la connaissance dispersée, locale, tacite, qui n’existe que chez ceux qui agissent et qu’aucun planificateur ne peut collecter, ainsi que sur les incitations, qu’aucun modèle ne remplace.

L’IA rend l’intelligence abondante, mais elle ne permet pas à la connaissance d’être subitement plus accessible à un bureau central.

Si, lors de l’électrification, les usines ont été redessinées, c’est parce que la concurrence a éliminé celles qui ne l’étaient pas. Or une administration n’a pas de concurrent : aucun nouvel entrant ne viendra remplacer l’URSSAF par trois personnes et une flotte d’agents IA. Cette administration fera donc de l’intégration horizontale pour l’éternité : un chatbot plaqué devant le guichet, l’arbre de transmission pieusement conservé, et une « stratégie nationale » ou un « plan quinquennal » annoncés en grande pompe tous les 18 mois.

En fait, le seul concurrent d’un État, c’est un autre État. L’écart décrit par Andreessen se déplacera entre juridictions : celles qui laissent faire, et celles qui réglementent. On a déjà un aperçu de ce que ça donnera.

Quant aux humains, il leur restera quelque chose de fondamental, que Frank Knight et les économistes autrichiens ont compris depuis longtemps : assumer l’incertitude, engager leur capital, leur temps et leur signature dans les paris dont personne ne connaît l’issue, bref, … entreprendre. Une IA ne signe rien, ne répond de rien, ne perd rien. La rareté qui subsistera, la vraie, sera celle des gens prêts à prendre un risque et à en répondre.

C’est précisément ce que les États européens, entre réglementation préventive, fiscalité confiscatoire et principe de précaution érigé en dogme, s’emploient à décourager depuis des décennies.

L’intelligence devient gratuite mais l’imbécillité réglementaire, elle, va nous coûter un pognon de dingue.